Il peut paraître étonnant de faire le portrait d'un Thomas Hobbes en épicurien: le monstre de Malmesbury se prête mal à ce grimage libertin. Et cependant, la thèse même d'un épicurisme souterrain permet d'éclairer deux aspects de l'accusation d'athéisme qui fut portée sur Hobbes. D'une part, Hobbes participe de cette courte renaissance de Lucrèce durant la décennie 1650-1660 en Angleterre autour de Margaret Cavendish, qui remet le matérialisme ancien au goût du jour; d'autre part, la triade Epicure, Galilée, Hobbes formera, aux yeux des opposants au Léviathan, l'association de malfaiteur qu'il faut confondre. Si le Léviathan est lu comme un traité matérialiste, bien qu'il ne contient qu'en filigrane les thèses matérialistes du De Corpore ou du Short Tract, c'est d'abord parce que Hobbes est une cible privilégiée pour tenter d'abattre cet avatar moderne du matérialisme ancien. Si le Léviathan est un livre monstrueux, c'est non seulement parce l'ouvrage a détourné Hobbes du tryptique qu'il envisageait (Corpus, Homine, Cive), mais aussi parce cette oeuvre a vu se concentrer sur elle toutes les critiques d'une Eglise qui vit en elle une hérésie : ce matérialisme est un athéisme libertin responsable de la peste (1665) et du grand incendie de Londres (1666). Ainsi, Hobbes passe pour un crypto-épicurien: sa doctrine politique cache un matérialisme qui s'attire les haines d'une époque troublée.
Et cependant, il s'agit pour l'essentiel de comprendre en quoi le matérialisme de Hobbes n'est pas un simple retour aux sources anciennes. Bien que lecteur et admirateur d'Epicure comme de Lucrèce, Hobbes n'en modernise pas moins ce matérialisme afin de le rendre conforme aux exigences de la science moderne. Ainsi, autant on peut dire que Hobbes fait sienne la thèse épicurienne selon laquelle rien ne naît de rien, faisant de la matière le seul constituant de toute chose, autant il prend ces distances avec son atomisme. En effet, l'épicurisme ancien postule que tout est matière, mais que cette même matière n'est connaissable que de façon discontinue: nous croyons que la matière se limite aux corps que nous percevons, mais nous ne voyons pas les corpuscules (ou atomes) qui composent toutes choses. Le matérialisme moderne voit moins loin que son aîné: il ne s'autorise à connaître que ce que la raison peut circonscrire (un corps comme unité de la raison); mais ce qu'il perd en extension (les limites de la connaissance humaine ne permettent pas de connaître ce que la raison ne peut seule concevoir), il le gagne en pertinence. Ainsi naît le nécessitarisme de la science moderne: puisque ne sont connaissables que les objets de la raison, alors il n'y a de vérité que dans le lien nécessaire (cause-effet) entre ces objets; puisqu'il n'y a que des corps et que le reste n'est qu'imagination, alors la vérité est dans les chaînes qui lient les corps entre eux. La raison ne peut connaître que les chaînes de raisons qu'elle sait fabriquer.
