Muybridge, L'homme qui court

Muybridge, L'homme qui court

mercredi 30 janvier 2013

Synopsis du cours du 17/01/2013 - II/ 2/ De la méchanceté ou l'enfant capricieux

La vulgate prête à Hobbes une thèse relevant d'un prétendu pessimisme anthropologique selon laquelle l'homme est méchant par nature. Une telle caricature forme le portrait d'un Hobbes monstrueux, arguant que l'homme est un loup pour l'homme et que le seul horizon du politique est ou la guerre de tous contre tous ou la tyrannie. Une telle vulgate, en dehors du fait qu'elle peut trouver son origine dans la paresse des lecteurs trop pressés de se débarasser d'une oeuvre encombrante, est aussi un cliché de la critique anti-hobbesienne: on croit d'autant mieux critiquer un auteur autrement plus rigoureux en lui prêtant une position anthropologique qui n'aurait d'autre origine que l'humeur sombre de son auteur. On montrera plus tard que, si pessimisme il y a chez Hobbes (on récusera pour notre part le terme), il est d'abord d'origine théologique et d'extension épistémologique, mais en rien anthropologique.
Ainsi, le thème de la méchanceté est abordé par Hobbes le plus clairement (mais ce sont ces mêmes textes qui, lus paresseusement, donne lieu à la vulgate la plus grossière) d'une part dans l'Epître dédicatoire du De Cive, édition 1642, épître datant de 1641 et adressé au comte de Devonshire qui fut l'élève de Hobbes. C'est là que l'on trouve la seule occurrence de trop fameux l'homme est un loup pour l'homme que l'on se croit autorisé à dire qu'il est le fin mot de Hobbes quant à la nature humaine. Or, non seulement l'Homo Homini lupus est une citation de l'Anisaria (La comédie des ânes)  de Plaute, mais il est, y compris accompagné de son jumeau parfois oublié, l'homo homini deus des Epistolae de Symmaque, un topos littéraire de l'époque (cf. Erasme, Montaigne, Rabelais, Bacon, Grotius...). Ce faisant, Hobbes ne se prête pas, dans cette effort de citation, à une quelconque thèse anthropologique, mais à un exercice sur les humanités qu'il adresse à son élève, le comte du Devonshire. Mêlée à quelques allusion à l'histoire de la république romaine, à différents épisodes des guerres de conquête de l'empire romain, la citation de Plaute perd toute prétention à valoir comme thèse de Hobbes. Pire, à lire le texte, la citation de Plaute ne désigne pas les relations des hommes entre eux, mais celles des nations entre elles. Aussi c'est sans fausse pudeur interprétative qu'il faut affirmer que l'homme est un loup pour l'homme n'est en rien une phrase de Hobbes, ni dans la forme (c'est une citation), ni dans l'esprit (ce n'est pas une thèse de Hobbes).

Mais Hobbes aborde d'autre part le thème de la méchanceté dans la préface aux lecteurs du De Cive, édition 1647, où il n'a de cesse de répondre à la critique des ecclésiastes qui lui prête cette prétendue thèse, hérétique de surcroît, d'une méchanceté congénitale de l'homme. Aussi, c'est en rendant explicite sa démarche ouvertement mécaniste que Hobbes entend justifier sa thèse selon laquelle l'homme n'est pas bon par nature (position théologique trouvant son origine dans la Génèse), mais cette même exigence épistémologique lui empêche d'affirmer quoi que ce soit quant à la moralité originaire de l'homme. Aussi faut-il, pour fonder en raison la légitimité de l'Etat, faire comme par imagination l'expérience de ce que pourrait être l'homme défait des liens du politique: observer l'homme à l'état de nature n'est pas la même chose que lui prêter une quelconque moralité. Par ailleurs, Hobbes va jusqu'à identifier les raisons pour laquelle nous prêtons à l'homme une méchanceté naturelle. Car la crainte mutuelle que les hommes éprouvent entre eux, crainte qui prend la forme d'une guerre civile toujours latente, est un biais épistémologique qui rend myope à la possibilité de la paix et de l'entente. C'est cette méfiance qui fait de moi un être désireux de fuir ou de vaincre autrui, cet autre être désirant qui pourrait me ravir l'objet de mes désirs; mais c'est cette même méfiance qui me rend aveugle au fait qu'autrui est, comme moi, un être désirant.

Ainsi, les hommes, selon Hobbes, ne sont pas naturellement méchant, mais naturellement désirant. Chaque être est animé du même mouvement qui le porte vers ce qui lui plaît et le fait fuir ce qui le menace.  Cette rivalité des êtres humains a ceci de naturel qu'elle repose sur une égalité de fait : nous sommes tous des êtres désirants et chacun est pour autrui cet autre qui fait obstacle à son désir. Ce faisant, la méchanceté n'est qu'un défaut de raison, en tant qu'elle est ce défaut de calcul auquel les hommes tendent lorsqu'ils sont confrontés à leurs semblables. Parce que les hommes sont tous des êtres désirants, c'est-à-dire doués d'affects, ils sont tous susceptibles de ressentir de la crainte ou de la colère. Or, ces affects incitent à la raison, en tant qu'ils poussent à reconnaître cet autre homme comme semblable à moi.
Aussi, autant le désir des hommes les opposent sans cesse les uns des autres, autant la raison les invitent à une entente fondée sur un calcul. Nous sommes tous des êtres désirants qui, prenant peur des désirs des autres, savent entendre raison en prenant acte des désirs d'autrui et de la nécessité d'un entente pour parvenir à nos fins. L'exemple de l'enfant capricieux dans la préface aux lecteurs du De Cive est d'importance pour comprendre en quoi, pour Hobbes, les hommes ne sont pas naturellement méchant. L'enfant capricieux désire une chose, il ne peut faire autrement que se mettre en colère, crier si sa mère lui est cet autre qui fait obstacle à son désir. Il n'y a pas là méchanceté, seulement désir. Mais, lorsque l'enfant atteint l'âge de raison, il n'est méchant que si la raison lui fait défaut, c'est-à-dire s'il ne sait s'entendre avec autrui pour chercher à satisfaire à la fois son désir et celui de sa mère. Le caprice est bêtise que la raison apprend à suppléer.
Ce faisant, il est utile d'affirmer avec force la seule thèse défendue par Hobbes: l'homme est un être naturellement désirant susceptible de devenir méchant.

mardi 8 janvier 2013

Synopsis du cours du 13/12/2012 - I_3/ De l'expérience ou l'anéantissement du monde 3.1/ De la sensation ou l'origine du monde

La notion d'expérience a longtemps été ce point central de l'oeuvre de Hobbes pourtant laissé dans l'ombre. Les travaux relativement récent de Jean Terrel, Dominique Weber et plus encore d'Arnaud Milanese ont clairement montré combien Hobbes n'est pas seulement le philosophe qui fait entrer la politique dans la modernité, mais le penseur qui fait entrer toute la philosophie dans la modernité qui est la nôtre. Car il n'y a pas chez Hobbes de politique qui en soit d'abord une anthropologie, d'abord un épistémologie, voire une phénoménologie.

Ce rôle fondateur de la notion de l'expérience peut être abordé par la fiction de l'anéantissement du monde  qui figure dans le De Corpore: imaginez le monde anéanti où un seul survivant isolé du monde persisterait, celui-ci croira encore que le monde pourtant disparu existe encore.


Ce faisant, Hobbes soutient que la sensation est l'origine de toute pensée (Léviathan, chp. 1), thèse d'apparence empiriste mais qui va cependant bien au-delà de l'empirisme d'un Hume. Car certes,  le monde est fait de corps dont je peux avoir la sensation, c'est-à-dire certes la sensation est la source de la connaissance que j'ai du monde, mais le corps sentant est autant un corps que le corps senti. Aussi, la connaissance que j'ai du monde est la connaissance que je fais de mon monde. Car, là où tel corps est cause de la sensation que j'en ai, mon propre corps est aussi ce qui participe de l'effet que produit ce même corps sur moi-même: lorsque je goûte un vin, la sensation que j'en ai n'est pas que due au vin lui-même, mais aussi à ma capacité à en percevoir les nuances. Autrement dit, la sensation n'est pas une donnée brute, mais une donnée travaillée, la sensation d'une chose est expérience de cette chose. C'est là distinguer la sensation ou qualité de la chose de l'impression ou façon de percevoir la qualité de telle ou telle chose.

Ainsi, chez Hobbes, l'expérience est à la fois source de nos connaissances et limite de la connaissance humaine car je ne fais pas l'expérience du monde sans que celle-ci soit d'abord et avant tout l'expérience de soi dans le monde.